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— Doctoral researcher at the Digital Humanities Institute, EPFL. Lausanne, Switzerland.

Tinder : la rencontre à portée de main

 Tinder : la rencontre à portée de main

Une sociologie de l’expérience du dating sur Smartphone.

 

Au cours de cette recherche, j’ai effectué une autopsie mécanique de Tinder à travers trois niveaux d’analyse. Le premier niveau explicitait l’utilisation de l’application et sa conception. J’ai ainsi pu mettre en évidence, à partir d’une description des algorithmes qui sont mis en œuvre, que le mécanisme de recherche et de mise en relation des personnes est le moteur même de l’application. En utilisant des données de Facebook, Tinder parvient à réduire la distance dans un espace symbolique basé sur la position géographique et les informations personnelles d’un utilisateur. J’ai également présenté l’interface qui, par l’exploration systématique d’expériences utilisateurs sur des plateformes en ligne, s’avère être un espace intuitif et simple à utiliser. Les applications telles que Tinder révèlent une préoccupation majeure dans la construction de l’ordre social. Cet espace virtuel est en réalité un lieu prédéfini qui impose ses propres règles et auxquelles l’utilisateur doit se conformer. Cela configure a priori les interactions sociales pour l’individu.

Le deuxième niveau d’analyse concernait le moment de l’interaction entre le produit et l’utilisateur. J’ai exposé les modalités d’usage qui ont été élaborées par les utilisateurs. La construction d’un récit vient en première position pour aborder une personne. Certains utilisateurs se montrent très monotones et classiques, d’autres plus innovateurs en cherchant à se singulariser. La deuxième stratégie consiste à sortir de Tinder pour rentrer dans une application plus personnelle. Elle marque le passage à l’intime, très favorable pour concrétiser la rencontre dans le monde réel. La troisième stratégie, plus subtile, soulève la question de la visibilité qui devient un élément clé dans les réseaux sociaux. Les utilisateurs manifestent en effet de plus en plus d’inquiétude quant au cheminement et à la diffusion des informations qu’ils exposent.

Il en découle une nouvelle dynamique de présence sur internet qui consiste à considérer que ce qui n’est pas exposé est ce qui est important et donne de la valeur à son identité. Je soutiens que les individus avec une forte présence sur les plateformes en ligne cherchent non seulement à être visibles mais aussi invisibles, car cela leur donne de la valeur. Mais ce n’est qu’une invisibilité factice car ils décident de conserver leur place dans l’application et ne sortent pas de cet espace pour continuer à exister. Une personne très exposée devient donc plus « normale », voire banale, et celle qui l’est moins plus rare et donc plus convoitée.

Enfin, la mise en œuvre d’un troisième niveau d’analyse m’a permis de démontrer que l’application Tinder est exposée au modelage et à la transformation de la technique par l’adhésion et l’usage qu’en font les utilisateurs. Les rapports sociaux entre les utilisateurs renvoient à une réalité sociale qui est vécue et modelée par et avec l’objet. Cette réalité montre que la recherche d’un partenaire se fait sur la base d’un modèle économique régulé.

J’ai ainsi mis en évidence que les normes et valeurs qui régulent une relation entre un homme et une femme ont aujourd’hui changées. Les femmes prennent le contrôle affectif et assument leur sexualité comme les hommes. Cela crée de nouveaux rapports affectifs où la conception de l’amour est très difficile à définir. L’amour est soumis à une rationalité et une évaluation infinie qui découle des multiples choix offerts aux utilisateurs par le biais des plateformes technologiques. L’amour n’est pas le moteur principal de la rencontre. L’interaction simple et immédiate offerte par Tinder en est un exemple, mais elle n’est pas simple à gérer pour tout un chacun. Chaque utilisateur a sa propre vision de Tinder, ses propres attentes, et l’utilisation qui sera faite de l’application variera donc en conséquence. Les normes, les valeurs et les buts affectifs sont divers, très flous et se multiplient constamment. Cela ne permet pas de définir de manière évidente le rapport qui s’établit entre deux individus. 

A ces raisons s’ajoute le fait que l’application donne aux utilisateurs la possibilité de réaliser une multitude de matchs, offrant ainsi une large variété d’opportunités. Dans une perspective « économique », la quantité de femmes ou d’hommes disponibles diminue la valeur de chacun d’entre eux pris individuellement. L’engagement (mesuré selon des unités de temps, d’effort ou d’affection) qu’une personne peut consacrer en théorie au partenaire doit être divisé par le nombre réel de partenaires. Un utilisateur n’est donc plus le centre d’attention de son partenaire, mais juste un point d’attention parmi d’autres. Le manque d’engagement traduit ainsi le manque de valeur.

Il ressort de mes expériences que les utilisateurs de Tinder montrent de manière générale très peu d’engagement et d’investissement personnel dans leurs relations. Ils se justifient en arguant que c’est « parce qu’ils n’ont pas le temps à cause de leur vie si agitée, parce qu’ils ont des attentes et des buts bien définis, parce qu’ils aiment bien leur liberté et autonomie, parce qu’ils sont très bien seuls ». 

C’est justement le passage à l’action et la spontanéité qui caractérise ce qui est vendu chez Tinder. C’est également une des raisons évoquées par les utilisateurs : ils aiment l’application car son utilisation est très simple et directe. Celle-ci fait aujourd’hui partie des moyens connus pour faire une rencontre censée requérir moins d’effort pour l’individu. Cela a donc de fortes incidences sur le rapport entre les individus : il y a une perte d’intérêt à construire des relations affectives et, par voie de conséquence, les expériences qui en découlent deviennent ainsi très fugaces. Tinder peut être également conçu comme un réseau social où l’individu existe et interagit avec autrui mais confiné à cet espace virtuel sans le passage à la rencontre. Il ne s’agit pas d’un simple site de rencontres qui fonctionne comme un medium pour trouver un partenaire, mais d’un lieu dans lequel les utilisateurs s’exposent, interagissent et restent sans jamais se voir en face-à-face.

En élargissant la perspective, j’ai montré également comment une application peut traduire la réalité sociale contemporaine dans laquelle nous vivons en abordant notamment les questions de la recherche d’un partenaire et la mobilisation de normes et de valeurs qui s’établissent dans les interactions entre les acteurs sociaux.

Grâce aux différentes théories mobilisées pour ce travail -la sociologie des objets, l’anthropologie de la technique et de la sociologie de la communication (entre autres)-, j’ai pu mettre en évidence la valeur de la technique dans les interactions sociales. Sans l’analyse de la technique et de son appropriation par les utilisateurs, l’étude de l’individu et de la société aurait été incomplète.

L’application fonctionne également comme un filtre entre les sujets qui ne simplifie pas systématiquement les rapports sociaux. Le format des relations nouées sur Tinder ne permet pas la reconnaissance mutuelle nécessaire à l’émancipation de soi, une émancipation qui a comme dessein la réalisation du soi et qui doit reposer sur la liberté, l’autonomie et la capacité d’agir par ses pensées. Cela passe nécessairement par un contact direct avec autrui et son environnement, dans un espace public où la construction d’un monde commun est possible et explicite entre plusieurs individus.

Dans un sens métaphorique, Tinder tend vers une sorte d’entropie. Il s’agit d’un terme emprunté à la physique qui permet de mesurer l'homogénéité d'un système. Plus l'entropie est grande, plus le système est uniforme et homogène. A partir de ses algorithmes, l’application Tinder réalise en fait un mode d’organisation sociale qui réduit l’écart symbolique et spatio-temporel entre les individus. Ce processus engendre une homogamie sociale par le rapprochement d’acteurs théoriquement semblables : appartenant à une classe sociale identique et mis en commun sur la base d’attributs personnels. Les utilisateurs s’en écartent cependant en raison de la multiplicité de leurs besoins affectifs.

UNIVERSITÉ DE LAUSANNE - SESSION D’AOÛT 2015

Mémoire de Maîtrise en Sciences Sociales. Orientation Sociologie de la Communication et de la Culture.

Directeur : Olivier VOIROL / Experte : Daniela CERQUI

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