Venezuela

Les élections au Venezuela. Un président pour la moitié.

 

La mort inattendue d’Hugo Chávez ancien président du Venezuela a laissé un héritier. Nicolas Maduro, ex vice-président, ancien chauffeur de bus et syndicaliste a été choisi comme son successeur lors d’une émission télévisée en décembre 2012. Ensuite, il s’est lancé à la présidence et a gagné les élections le 14 avril 2013. 50,61% des vénézuéliens s’étant rendu aux urnes ont voté pour lui, et le 49,12% restant pour Henrique Capriles, candidat social-démocrate. Une différence de seulement 224.739 voix crée de la tension dans l'arène politique. En conséquence, Capriles a réclamé un audit du processus électoral devant le Conseil National Electoral (CNE). « Je ne traite pas avec l’illégalité. Le perdant d'aujourd'hui, c'est vous [Maduro]. Nous n'allons pas accepter les résultats jusqu'au recomptage des votes » déclare-t-il, LaNación (15.04.2013). Accusation suivie en détails dans la presse vénézuélienne et étrangère.

La puissance d’un message

Le concept de « pouvoir symbolique » chez le sociologue Jean Widmer pourrait être un bon chemin pour aborder l’affaire. Il explique qu’un message reflète un monde possible, à savoir une vision de la réalité. De plus, celle-ci porte des catégories implicites. Supposons que nous lisons une note avec la phrase : « Je t’aime ». Nous pouvons imaginerqu’une fille a exprimé son amour à son petit ami. Or, il est possible de crédibiliser à travers les actions un monde possible. Si nous voyons qu’un petit enfant donne la note à une dame âgée, le monde possible que nous avons perçu au début vient d’être modifié. Ainsi, les catégories implicites. Il ne s’agissait pas d’un couple mais d’une famille.  Pour autant, le monde possible et le monde réel s’influencent mutuellement et essayent d’imposer une réalité au public récepteur du message.

La liberté d’expression partialisée

En analysant des articles de presse du 14 au 16 avril 2013, deux sens de la réalité au Venezuela se retrouvent. D’une part, El Correo del Orínoco, journal de gauche qui appartient au Système National de Communication expose un sens de la réalité aligné au gouvernement. Il s’identifie avec la couleur rouge qui représente le parti socialiste. En plus, il publie l’idéologie d’Hugo Chavez ainsi que des réflexions de Fidel Castro. N. Maduro, toujours en tête d’affiche.

Les catégories qu’on retrouve dans son message définissent l’opposition, en étant en désaccord avec leur ancien leader Chavez : « anti-Chavez », les accusant des tendances politiques anti-démocratiques : « fascistes », de provenance d’un milieu social favorisé : « bourgeoises », comme ayant une doctrine lourdement radicale « frange extrémiste » ou «  ultra-droite », avec de plus une attitude négative bouleversante qui fait appel à la violence: «  déstabilisateurs ». «Capriles et ses fascistes ont déchaîné la haine », « Les opposants incendient des maisons PSUV en Anzoátegui […] », «Maduro a déclaré qu'il prendra des mesures contre les groupes déstabilisateurs ».

D’autre part, le journal privé El Universal représente un sens de la réalité différent. Il n’explicite pas une idéologie. Néanmoins, les publications abordent chaque déclaration de Capriles, critiquent la situation actuelle du pays et suivent pas à pas l’audit de votes. En outre, les catégories mettent en avant un gouvernement qui donne beaucoup de pouvoir à la force militaire au profit de celui-ci : « le militarisme », avec une doctrine marquée, fermée et unilatérale « la gauche », en plus il dénigre les partisans soutenant son idéologie «  l’oficialismo ». «Les oficialistas célèbrent la victoire de Nicolás Maduro», « Le militarisme a lancé du gaz lacrymogène et a pris une boîte aux votes trouvée à Barinas ».

La partialité des médias nationaux est l'image en miroir des résultats des élections présidentielles: un peuple divisé à moitiés presque égales. El Correo del Orínoco conçoit une vision de la réalité qui continue avec l’idéologie de l’ancien président. Il démontre aussi une opposition frustrée qui réclame l’audit de votes. Au contraire, la vision pour El Universal dénonce la mauvaise gestion du gouvernement. Il réclame l’audit et relève la montée en popularité de Capriles.

A 8.000 Km de la réalité

Internationalement, Le Courriel voit aussi une montée en force de Capriles mais, l’audit de votes est perçu quand même comme un acte de désespoir d’une opposition battue. En outre, Le Temps soulève une victoire à l’arraché de Maduro, mit en difficulté par la force en croissance de l’opposition. Courriel International montre toujours une restitution des faits en prenant en compte les deux pôles politiques. InfoSud voit plutôt des affrontements qui engagent brutalement l’avenir du pays post-Chavez. La Libération contemple une opposition qui refuse toujours d’admettre sa défaite. Enfin, L’humanité aborde uniquement les attaques violentes dites de l’opposition. Il montre une droite féroce appuyée par les Etats-Unis. En contraste, il félicite le gouvernement en étant « capable de faire prévaloir la souveraineté populaire sur la loi du marché ».

La vision de la réalité depuis l’étranger est donc aussi divisée et surtout focalisée sur l’idéologie : la continuation du socialisme sans Chavez versus le scenario d’un renversement capitaliste par Capriles.

Opinion Publique

Le quotidien Noticias24 a publié une enquête de l’Institut Vénézuélien d’Analyse de Données dans laquelle 61.2% de la population considère nécessaire d’auditer les votes. Cela ressemble à un projet commun pour le Venezuela mais il y a en effet, deux visions distinctes dans la presse. Une pro-gouvernementale et une autre d'opposition. Chacune avec un discours adapté à son public. Pour autant, la population reçoit le message en fonction de la vision de la réalité avec laquelle elle veut être identifiée: soit à une fraude ou soit à une victoire électorale.

Vérification n’est pas recomptage

Widmer a montré qu’il est possible d’imposer un monde possible en le soumettant à l’épreuve par des actions réelles. Capriles mobilise des moyens pour assurer sa vision de la réalité. Il réclame le contrôle des résultats des machines électroniques en comparant les livres physiques des votes. De cette manière, il serait possible de valider chaque suffrage avec la signature du citoyen et ses empreintes. Le 18 avril, Tibisay Lucena présidente du CNE a répondu à la demande. Elle a approuvé une vérification des résultats des machines électroniques avec le bulletin délivré par la machine qui est ensuite insérée dans une boîte de scrutin. Cependant, cela veut dire qu’il n'y aura pas l’épreuve des résultats avec les livres des votes. Décision soutenue par le gouvernement élu. En conséquence, Capriles reproche que l'audit donnera les mêmes résultats que le jour de l'élection présidentielle et les irrégularités qu’il a dénoncé ne pourront pas être vérifiées.

Certainement, les pratiques sociales vont influencer la réalité au Venezuela… A voir qui a le plus de pouvoir afin d’imposer sa vision et donc connaitre la direction du changement.

Post rédigé en septembre 2013.