Venezuela

Une fraude électorale chronique dans l’histoire du Venezuela

Le 14 avril 2013 la majorité des vénézuéliens ont élu un nouveau président: Nicolas Maduro, successeur d’Hugo Chavez, tandis que le candidat social-démocrate Henrique Capriles, a été déclaré perdant. Le fait que ce dernier a réclamé un audit de votes met en lumière une affaire : une possible fraude électorale.

L’historien français Pascal Payen montre qu’une affaire peut devenir une « cause » si elle a une reconnaissance large auprès du public. En outre, elle permet de voir la configuration du monde social dans un moment spécifique. Cela peut nous aider à comprendre la publicité de l’accusation faite par Capriles dans le système démocratique au Venezuela et évaluer son contexte historique.

Socialisme du XXI siècle

L’affaire de Capriles remonte au fait qu’il est devenu le candidat d’opposition le plus puissant dans les treize années du gouvernement de Chavez. Selon Payen, une mise en contexte est nécessaire pour savoir pourquoi et comment l’affaire devient ou non une cause.

En 1992, un coup d’état a été organisé par une frange militaire. Un des dirigeants était Hugo Chavez. Ils présentaient un projet révolutionnaire révélant le mécontentement du public face au système économique et politique du président de l’époque, Carlos A. Pérez.

La mission n’est pas réussie et les leaders militaires sont envoyés en prison. Deux ans plus tard ils ont été libérés par le président suivant: Rafael Caldera. Plus tard Chavez se présente aux présidentielles avec la promesse d’un changement constitutionnel et il gagne en 1999. Une période connue par des substantiels revenus pétroliers qui lui ont permis d’implanter un système de gouvernement donnant de la richesse aux secteurs plus défavorisés.

Chavez est connu pour la création de projets communautaires appelés « Missions », ainsi que pour la nationalisation des principales industries productives du pays. Il a été élu président 4 fois consécutives. Son dernier projet : « Socialisme du XXI siècle » propose une éthique socialiste pluraliste, une politique gérée par les citoyens et un système productif équitable. En lançant le Venezuela comme nouvelle potentialité énergétique, il se déclare contre le capitalisme « sauvage ».

Contrairement à cette idéologie, une partie de la population se dit victime de la dégradation du système. Elles critiquent l’expropriation, le blocage des relations internationales, l’inflation et le désassortiment de produits de base, d’où un nombre important de partis politiques qui se déclarent d’opposition. 

De sorte, qu’il y a une société fortement polarisée avec, d’un côté, les partisans d’un système économique socialiste, et d’un autre côté, les adverses qui se sentent plutôt affectés.

L’union fait la force, parfois…

Dans les élections de 2006, l’opposition est apparue pour la première fois comme une frange politique unifiée représentée par Manuel Rosales. Néanmoins, selon les résultats publiés par le Centre National Electoral, Chavez obtient 62.84% des votes et Rosales seulement 36,9%.

En 2008, l’opposition indignée par la défaite a créé un nouveau projet politique appelé MUD (Table d’Unité Démocratique). Il réunit plus de 50 partis politiques de centre gauche et de droit représentés par Capriles dans le but d’améliorer le système du gouvernement.

Les élections suivantes ont montré qu’en 2012, d’une part, Chavez a perdu des votes (55,07%). D’autre part, que Capriles en a gagné quelques-uns de plus (44,31%). Enfin, en avril 2013, Maduro obtient encore moins de votes (50,61%). Par contre, Capriles augmente de nouveau sa participation (49,12%).

Les résultats de votations montrent que même si le socialisme a toujours obtenu la victoire, il a perdu des suffrages. Alors que l’opposition constamment perdante a gagné en popularité depuis la création de la MUD.

En reprenant le concept de Payen, nous pouvons constater que l’affaire de Capriles est devenue une « cause ». Il a réussi à être reconnu par l’opposition en général en gagnant plus de poids dans l’arène politique. De plus, l’affaire a obtenu sa dimension universelle grâce au contexte. S’il n’avait pas eu une période démocratique socialiste si longue comme celle de Chavez qui a créé une société fortement polarisée, il est possible que l’opposition n’eût pas pris autant de force. Cela permet donc de comprendre la manière dans laquelle la demande d’un audit de votes s’est rendue visible au niveau national et international.

Ce n’est pas la première fois

Payen fait aussi une restitution des évènements dans l’histoire pour mieux rendre compte de la visibilité d’une cause. Il montre qu’il est possible que certaines affaires restent dans l’oubli.

Une fraude électorale a déjà eu lieu au Venezuela en 1952. A cette époque, le système de suffrage était manuel et le peuple ne choisissait que les membres d’une Assemblée chargée de designer ensuite le président.

Le président Rómulo Gallegos a été obligé par les militaires de démissionner. Ils l’ont accusé d'être incapable de résoudre la crise et d’appartenir à un parti sectaire. Le nouveau régime a fait l’appel à des nouvelles élections et un premier comptage de votes annonçait que Jovito Villalba (représentant d’un parti politique opposé au front militaire) était le gagnant.

Du coup, le groupe de contrôle a suspendu le décompte des voix et l’un des leaders militaires, le commandant Marcos Perez Jimenez, a été désigné comme président. Par conséquent, les secteurs d’opposition ont dénoncé la création en secret d’une nouvelle constitution qui a choisi le président arbitrairement. Toutefois, ces opposants n’étaient pas pris en compte et ils furent forcés de quitter le pays, les médias censurés et la dictature imposée.

Le contexte politique est encore une fois déterminant. L’accusation d’une fraude électorale semble avoir échoué car elle n’a pas été reconnue. Le système dictatorial a pris le contrôle du pays, en imposant le nouveau président et les partis d’opposition ont été oppressés. Cette fois, la cause n’est pas devenue universelle.

 

La défense d’un espace public

Comme le dit Payen les affaires sont nécessaires à la constitution d’un espace public, à savoir un espace de discussion ouverte et qui s’ordonne en suscitant de grandes controverses. A travers l’histoire politique du Venezuela nous voyons, d’une part, l’accusation de Capriles en 2013 est produite dans un espace public, qui malgré la division politique marquée, reste démocratique. Il permet de mobiliser des moyens pour valider la transparence du procès électoral électronique et de légitimer le gouvernement. D’autre part, en 1952 la mise à l’épreuve de la fraude électorale a été mise de côté. Le régime dictatorial empêchait l’espace public de se construire.

Post rédigé en septembre 2013.

Référence Bibliographique:

Payen, Pascal. 2007. « D'Éphialte à Socrate. Construction et déni d'une «cause» démocratique à Athènes. » in L. Boltanski, É. Claverie, et al. (éds), Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet. Paris : Stock.